Le biberon brisé du 20e jour du mois
Carine a 53 ans, une fille de 8 ans, et la vie a décidé de lui faire les poches. Pas gentiment. Plutôt avec le sourire cruel de celui qui sait qu’elle n’a plus grand-chose à perdre.
Enfin si. Il lui restait 20 euros. Restait.
Il y a quelques années, avant l’arrêt maladie longue durée, avant que le corps ne craque sous le poids de ce qu’on n’a pas osé dire, Carine travaillait. Avec un patron compréhensif, il faut le noter – car il y en a, des patrons qui ne sont pas des monstres. Mais même la compréhension a ses limites quand la biologie vous abandonne.
La maison de village en petite couronne parisienne, elle la possède. C’est un atout, quand on le formule comme ça à l’immeuble. Sauf que l’humidité suinte par les murs comme une lente agonie. L’humidité coûte cher à combattre. Et quand on est en arrêt maladie, on apprend à cultiver l’ironie en même temps que la moisissure.
Puis il y a eu le départ du plus grand. L’événement qui transforme une femme en question vivante : « À quoi ça sert, maintenant ? » Ou pire : « Comment je vais gérer avec ce qui me reste ? »
Ce qui lui restait, c’était 20 euros le jour où le biberon de lait maternel tiré à l’avance s’est écrasé sur le carrelage. La vie, parfois, a vraiment un sens de la mise en scène dramatique.
Et bien sûr, pendant que le lait faisait une flaque au sol, le téléphone a sonné. Un appel professionnel. Celui qu’on ne peut pas ignorer, qu’on ne doit pas ignorer, parce que même en arrêt maladie, on reste des femmes qui savent ce que « responsable » signifie.
Carine a répondu, le sourire pincé, pendant que l’argent du mois disparaissait goutte à goutte dans le tuyau d’eau usée. Il ne lui restait plus rien pour racheter du lait. Rien que l’ironie – qui, elle, est gratuite.
Voilà ce que c’est, le déclassement social. Pas une chute spectaculaire. Des 20 euros qui s’écoulent, un biberon brisé à la fois, une responsable murmurée au téléphone pendant qu’on ne sait pas comment on va nourrir sa fille.
Et demain, il y aura la réunion de l’école. Carine ira, bien sûr. Elle ira toujours.